
En robe courte a bretelles finies -celle avec le sang imprime-, la fenetre grande ouverte sur le Ciel gris Decembre, au grand bureau de bois, je regardais toutes les photos que nous avions collees au fil des annees, des jours heureux et des souvenirs. J'avais voulu les mettre en biais histoire de donner un cote artiste. Tu parles. Pathetique. Au mur en face tu avais peint une citation de Picasso au gros pinceau noir. La peinture avait coulee un peu.
"L'enseignement de la beaute est faux [...] Les beautes du Parthenon, les Venus, les Nymphes, les Narcisses sont autant de mensonges. L'art n'est pas l'application d'un canon de beaute, mais ce que l'instinct et le cerveau peuvent concevoir independament du canon."
On avait la chance d'avoir un grand mur derriere le bureau. Tu avais ecrit cette phrase pour me faire plaisir. Parce que tu savais que c'etait la seule chose que j'avais vraiment retenue de l'exposition. Avec Olga, la buveuse d'absinthe et le Van Gogh qui m'avait beaucoup plus. Enfin. Ces mots me rappellaient ce que je m'etais dit en sortant.
"Je dois apprendre a vivre en sachant que je vivrais une existence banale."
Et je disais ca en souriant, dans le froid de l'Hiver. Mes talons martelaient un peu le sol, la demarche un peu maladroite. C'etait la premiere fois que je sortais avec des vrais talons. J'etais presque plus grande que toi avec ca aux pieds. Tu ne me tenais pas par la taille, la main, ou par quelconque marque de couple. Tu ne donnais le bras car apres tout c'est le boulot d'un aine de donner le bras a la cadette. Autrement ca aurait fait le vieux qui se tape une jeune. Et ca, ca l'aurait pas fait du tout. Cette exposition etait encore un joli souvenir aussi. De toute maniere depuis que j'etais petite on se faisait beaucoup de jolis souvenirs. Apres avoir regarder du coin de l'oeil tous les stands du marche de Noel. Les toques russes me faisaient tres envie mais je savais que ca serait non et puis j'avais rien pour la porte. De toute maniere. Il faisait froid et nous avions rate la tombee de neige hier soir. Trop occupes a dormir. Je me rappelle que ce soir la j'etais venue dormir dans ton lit et on avait dormir l'un dans l'autre, comme deux peluches mortes de froid au fond de cet enorme lit. On avait tres mal dormi surtout. Mais ce serait mentir que de dissimuler le plaisir que c'etait de se reveiller toutes les deux heures a cause de ton coeur qui se mettait a battre trop vite. Tout d'un coup. On etait seul, l'un comme l'autre desesperement seuls. Sans amour, quelques amis de longue date et des voisins qui nous detestent. Cette solitude, ce silence social finissait par nous rapprocher. Au fond, on etait bien la de notre plein gres hein ? On avait fini par s'enfermer tout seuls comme des grands pour fuir ce monde qu'on avait fini par detester. Hair betement sans rancoeur fondee. Hair pour hair. Cracher pour la poesie du geste. Et toute cette relation protecteur-protegee se basait sur beaucoup de ridicule et on le savait mais au final on etait pas si malheureux que ca. Meme si je savais que tu etais plus malheureux que moi. Il etait toujours moins douloureux de se laisser bouffer par nos passions que par nos amours.
Bref.
Je regardais toujours ce mur en voyant qu'il avait surtout Alice sur les photos, il y avait surtout pleins de gens a qui je ne parlais presque plus. En faite, en y regardant bien, je ne parlais presque plus a peu pres toutes les personnes qu'il y avait sur ces photos. Les temps changeaient. Je n'aie jamais aime contemple comme ca la melancolie alors je me levais de ma place en mettant un pull. J'en avais assez que tu me disputes parce que je ne faisais pas attention a mon angine. Je marchais doucement dans le couloir, les doigts perdus contre la cloison tapissee de tableaux. C'est vrai que tu aimais la peinture autant que j'aimais la litterature. Ca faisait un couloir ou on pouvait a peine marcher avec les bibliotheques d'un cote et les dessins de l'autre. Ca faisait caverne d'Ali Ba Ba tout ca. Les murs de la maison etait beige un peu jaune, ca se voulait chaleureux comme couleur et je savais qu'elle arrivait un peu a te rechauffer. C'est pour ca que je disais rien. Je disais pas que je ne supportais pas cette couleur affreuse de peau humaine. De peau juste assez pale de jolie jeune fille. Brune et des longs cheveux boucles, avec des beaux yeux verts un peu en amandes et une jolie robe blanche qui volait un peu avec la brise qu'il y avait dans le jardin l'ete. J'avais faim de toute maniere. J'entrais dans la petite cuisine mal eclairee par une saloperie de plafonier a la lumiere blanche tres agressive. Il y avait une demi part de gateau au chocolat sur le plan de travail et un mot sur le frigo: " J'espere que tu as toujours tes ongles de toutes les couleurs. A ce soir. Bisous." Le lecteur faisait tourner Mouthwash de Kate Nash et le "Oh Oh" s'eteignait quand je finissais de me servir un verre de lait. Je ne faisais rien de ma journee a part ecrire un peu, glander, regarder le telephone et m'enerver contre la couleur de cette maison. Il y avait quelques photos un peu partout, encadrees dans de jolis cadres argentes. J'ai horreur du dore.
Et puis le soir tu rentrais juste assez tard pour m'obliger a faire un diner. Et puis on passait la soiree a ne rien faire, regarder la tele en mangeant, lire un peu, faire de la musique, lire, peindre, ecrire. J'aimais cette vie. J'aimais vraiment cette vie de famille. Ca faisait le grand frere et sa soeur contre le monde entier . J'aimais cette idee qui nous rendait malheureux. On etait tres classes au final. Je savais que tu revais d'une vie avec une jolie maison entouree de magnolias et de roses blanches, avec un gros chien qui aboit en jouant avec tes enfants. Ces enfants que tu regardes en tenant par la taille ta jolie femme. Elle aurait ete brune avec des longs cheveux boucles, des yeux verts un peu en amande et la peau claire comme celle qui bronze un peu l'ete avec la brise d'ete du jardin. Moi au fond j'avais toujours vu, connu cette vie. Et au fond j'avais toujours dit que ce que je voulais faire dans la vie c'est de vivre de mes passions. On etait pas heureux, on etait pas malheureux, on vivait un bonheur relatif qu'on oubliait quand il avait plus rien a nous offrir. C'etait pas si mal comme vie.
Et ca me rassurait de voir tes pillules sur la table de la cuisine, les boites de medicaments vides entre mes vernis et le petit bruit qu'elles faisaient quand tu les mettais dans ta bouche pendant que je me mettais du vert et du bleu sur les doigts. C'etait rassurant d'avoir quelqu'un a cote de soi. Les petits bruits personnels me rassurait. Comme le point de repere dans une vie qui tombe en morceaux.
Ton souvenir remontait comme la derniere journee qu'on avait passe ensemble le week end dernier entre les sapins enneiges sur une place de Paris. A cote de mon verre de Voldka je revoyais tes drogues, le bruit de ta canne sur les dalles et ta silhouette qui boitait un peu. J'avais remis des talons le week end dernier. Ca faisait plus frere et soeur mais pere et fille. Ca faisait deux etres qui s'accrochaient l'un a l'autre a tout prix. Et puis on avait beau grandir, tu gardais ta maison beige et j'avais mon petit appartement blanc. Tu n'avais toujours pas de chien, d'enfants, de jolie femme, de magnolias et de rose blanches. Je refusais de revendre l'enorme lit. Les annees nous passait dessus avec un coup de pute a tous les anniversaires et puis ca grandissait. Mais ca restait mon bras sous le tien. Ca restait mes talons sur le sol et la demarche maladroite. Ca restait le nez dans mon echarpe a t'ecouter.
Et cet article -tres moche- reste ici EXCLUSIVEMENT parce Margaux l'aime bien.