Le metro encore un peu vide parce qu'on etait vers le second terminus, Pierre en face de moi qui me regarde sans vraiment s'interesser a mes histoires. Le portable, le message et la panique qui monte doucement puis qui se tait.
"J'crois qu'elle a des problemes avec son mec."
Pierre me fait un commentaire que j'ai oublie, mais ca devait pas etre bien important parce que souvent, Pierre s'en tape des histoires de coeur. Pierre ne tombe pas amoureux, Pierre "m'aime bien" et bon, ca veut dire un paquet de truc. J'crois. Palais Royal-Musee du Louvre, Pierre se leve et degage en me frottant la tete. Depuis quand il me frotte la tete ? Moi je lui tape dans le ventre.
"On s'textote dans la semaine. Si au moins tu degaignes me repondre."
J'fais la moue et le regarde partir, regarder vite fait les correspondance et puis s'engouffrer loin dans les couloirs du metro. J'espere au moins qu'il tient un peu a moi.
Alix decroche, m'aboit dessus et j'me doute bien du truc. De toute maniere elle confirme, excedee. Une vieille me regarde dans les yeux, j'la regarde dans les yeux. Sa pseudo-technique de fierte pour m'en imposer ne m'interesse pas. L'autre vieille regarde mes doigts febriles, mon portable d'avant guerre et mon livre tache qui s'eparpillent entre mon sac et mes genoux dans le micro espace qu'on me permet d'occuper dans le metro. C'est plein de gens maintenant, une japonaise, les deux connasses [ mais vraiment connasse ] de vieilles, un couple reellement stupide et puis une masse. Une immense masse de gens qui s'aglutinent, se collent et forment des boules compactes de chair d'ou sortent quelques bras qui s'accrochent aux rampes. Charles de Gaulle Etoile, j'me degage, je me fais vomir et les gens se collent toujours, se tiennent la main, se frottent, ca m'enerve mais ca m'enerve. J'en aie deux trois qui me regardent de travers, j'en bouscule, j'en evite et je tape contre les vitres d'un wagon. Au bout d'une dizaine de secondes je comprends que je cours.
Ya des bruits de monnaie par terre, des gens qui crient et qui rient dans mon dos, j'ai les bras qui se lancent, mes chaussures qui se barrent et les couloirs, les dalles et le vieux chewing gums qui filent devant moi. J'assimile plus rien.
" T'es une fille ou un garcon ? "
J'repond pas. Y aurait quoi a repondre ? Avenue de Wagram, j'ai le coeur explose dans la poitrine, le sang qui sort de mes veines qui noit mon cerveau. Mes poumons gueulent qu'ils vont exploses, c'est trop, trop. Les lumieres, les touristes et surtout les pauvres gens. Ouais les gens toujours plus stupides, toujours plus laids, toujours plus inutiles.
Et la, j'entend mes jambes qui gueulent.
Elles hurlent, elles crachent, elles me griffent: "Mais cours putain COURS" Et c'etait des images d'Alix en chiale dans la tete, Alix toute seule, Alix sans moi. ALIX SANS MOI PUTAIN.
A partir de ce moment, y a plus moyen. J'ai les bronches qui explosent, le coeur qui sait plus comment battre mais je m'en tape. JE M'EN TAPE. Les phrases de Pennac me reviennent dans la tete, le mec qui court droit devant lui parce que sa nanan est a moitie morte. T'es une fille ou un garcon ? Un garcon, je suis UN GARCON, UN PUTAIN DE GARCON. Je me laisse porter par ce cri, y a plus que ca a faire,c'est tout ce qui me fait encor un peu oublie, Un garcon, un garocn, un garcon ca protege, ca prend dans les bras, ca console. Mes jambes me martyrisent au moindre arret, me lapident la cellulite allegrement T'ARRETE PAS. T'ARRETE PAS. Ma cage thoracique crit au supplice et ma gorge lache des rales de chien a l'agonie. Encore une rue, une seule petite rue, j'en trebuche presque, tant pis pour la classe, tant pis pour le charisme. A mort l'elegance, le visage en sueur, la chair en feu, je hurle juste au nom des dernieres forces.
Place Perreire je vois Alix qui s'en va. Les voitures, les cafes et ce paquet de monde qui n'attend qui la preuve de mes etats d'ame pour ricaner. Pour ils en auront pour leur argent.
Au loin Alix traverse la rue, la demarche cassee, les jambes mal pliees et le visage tordu. Sa jolie bouche tout crispee et la perfection de ses traits qui tombent vers le bas me donnent envie dhurler.
Au final je m'effondre sur elle. J't'ai dans mes bras meuf, je suis LA.
J'ai plus de souffle, j'ai plus de vie, les jambes qui courent encore et les bronches en miettes. Je lui crache mes poumons par l'epaule et je m'effondre a moitie sur le bitum. On s'en tape.
"Est-ce-que ca va ?"
Ses yeux pleurent deja, ses tremblements attendaient encore juste un peu de moi pour m'occuper de tout ca. J'ai les yeux qui gonflent et sa tete au creux de la gorge. Ils en ont pour leur argent et je l'etreins de toutes les forces qui me restent encore. Le muscle cardiaque qui s'emballe encore un peu, je l'entraine dans les rues.
"J'peux dormir avec toi ce soir."
"Evidement."
Dans la rue je prend ma voix de mec, je lui offre des rires, je me ridicule, je lui file mon humour inutile et mes aneries egocentriques. Je lui fais bouffer mon monde, je veux que ca aille. Je lui attrape les epaules, je lui embrasse la tete et joue avec ses longs cheveux. Ca irait, cherie, tout ira bien.
Au final j'investie toute la maison pour une anisette, un the au jasmin et deux jus de fruits. On raconte, on debat.
"Putain meuf tu fais chier de pas etre mec quoi. Ca aurait tellement plus simple."
Ouais, c'est sur. Desolee, sincerement desolee.
A trois heures du matin, son visage au creux de mes bras je lui demandais de sortir avec moi pour rigoler. De toute maniere on aurait pas pu faire l'amour. Elle m'a dit mais j'm'en tape. J'te baise spirituellement grognasse.
Quelques tentatives de preuve d'attention, des caresses sur le visage, quelques gifles et deux trois [quatre cinq ] baisers pour la consoler.

[ Partons de principe que je ne peux pas mourir parce qu'il faut quelqu'un pour courir sur les Champs Elysses a minuit pour les beaux yeux d'Alix. ]
"T'as pas l'impression de dormir a cote d'une cancereuse ?"
"Non mais t'vas crever Maggie."
"Ouais. Et bah faudra trouver quelqu'un d'autre pour t'faire des boules de riz."
J'ai tousse a en recracher mon poumon droit.
Et ca m'a rendu folle de bonheur d'etre la. pour ces beaux yeaux.




